Un Joué sur les planches

Un Joué sur les planches

La compagnie francilienne Légendes Urbaines a mis le Joué au cœur du dispositif de son nouveau spectacle. Manipulé par les comédiens sur scène, il est utilisé pour piloter la régie son, lumière et vidéo en temps réel. Jérémie Gaston-Raoul, qui est à l’origine de cette utilisation originale du Joué, nous explique comment tout cela fonctionne.

 

« Et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois » est le titre du nouveau spectacle (tiré d’une phrase de Roger Gicquel présentant le journal de 20h de TF1 en 1976) de Légendes Urbaines, une compagnie qui se consacre au traitement de problématique liées à la ville, et plus particulièrement aux banlieues. Alors que la pièce est présentée pour la première fois du 15 au 22 novembre 2019 au Théâtre Romain Rolland de Villejuif, Jérémie Gaston-Raoul, le régisseur émérite qui a imaginé le fonctionnement de ce dispositif complexe, raconte son utilisation du Joué.

©J. GASTON-RAOUL

« La particularité de notre travail est qu’on a décidé de confier la technique aux comédiens : on met la régie sur le plateau. » 

Tout d’abord, comment as-tu entendu parler du Joué ?

Mon métier est de faire du développement et de la régie pour le spectacle vivant, et donc j’effectue une veille permanente sur tous les types de contrôleurs qui pourraient me servir dans les spectacles sur lesquels je travaille, qui sont soit faits pour ça, ou alors que je peux détourner pour un usage dans le spectacle vivant. C’est comme ça que j’ai vu arriver le Joué dès le début, j’ai d’ailleurs soutenu le projet sur Kickstarter. Et il se trouve que quand je l’ai reçu chez moi, ça correspondait au moment où on commençait à travailler sur cette nouvelle création, et avec la compagnie, on cherchait ce qu’on allait utiliser comme solution technique. Avec Légendes Urbaines, on fait de la pure création, et on est toujours à la recherche d’un dispositif avec lequel les comédiens puissent écrire le spectacle. Je leur ai donc mis le Joué entre les mains, et assez rapidement ça a collé avec leurs besoins.

 

Peux-tu expliquer concrètement de quelle façon le Joué est utilisé dans le spectacle, quelle est sa place ?

Ça fait presque dix ans que je travaille avec Légendes Urbaines, et on en est à notre troisième spectacle ensemble. Pour chaque spectacle, en fonction de la question qu’on aborde, on essaie d’imaginer le dispositif technique qui servira le mieux notre propos. La particularité de notre travail est qu’on a décidé dès le début de confier la technique aux comédiens : on met la régie sur le plateau, avec des modes de pilotage adaptés à chaque spectacle. On a par exemple utilisé pour le premier spectacle, qui était basé sur une dramaturgie du déplacement, des dalles sensitives sur lesquelles les comédiens marchaient; pour le deuxième, où il s’agissait d’une dramaturgie de la construction, on a employé des cubes équipés de capteurs : quand on posait un cube sur un autre ça déclenchait une action de régie [envoyer un son, changer la lumière ou déclencher une séquence vidéo]. Sur ce nouveau spectacle, on travaille sur la construction du mythe médiatique autour des banlieues, notre enjeu est donc de trouver le moyen d’utiliser les outils de l’audiovisuel sur un plateau de théâtre. On a ramené des caméras, un mélangeur vidéo, une vraie régie de télé, un ordinateur, etc. mais on voulait pouvoir se balader entre les différents espaces sur la scène tout en continuant à piloter le dispositif. C’est là que le Joué entre en compte : tour à tour, les comédiens peuvent prendre possession de la régie, quel que soit l’espace où ils se situent. Ils se passent donc le Joué comme on se passerait un témoin de relais. Dès le début du travail d’écriture, on a commencé à travailler pour le rendre facile à transporter, on a donc développé un petit système pour le rendre sans fil, on a déterminé la meilleure façon de répartir l’utilisation des différents pads entre les comédiens, etc. In fine, on utilise certains modules pour piloter la lumière, d’autres pour la vidéo, etc. – les comédiens changent les modules pendant le spectacle.

« Sur scène, les comédiens se passent le Joué comme on se passerait un témoin de relais pour déclencher des effets lumière, son et vidéo. »

 

Pourquoi avoir fait le choix du Joué pour cet usage si particulier ?

Un des gros avantages pour nous, c’était sa modularité. Il y a beaucoup d’envois son, lumière et vidéo pendant le spectacle, et avec le Joué on a la possibilité de les dissocier en utilisant différents modules de pads, ou alors de dire que chaque comédien a ses propres modules : quand il prend la main sur le Joué, il le reconfigure de la manière qui lui convient. Cela permet une infinité de possibilités d’usages, et cet aspect était fondamental, car leur utilisation s’est déterminée au fur et à mesure de l’écriture du spectacle. Par exemple, on a un mélangeur vidéo avec trois caméras sur le plateau ; depuis le Joué, au milieu de la scène, les comédiens peuvent déterminer quelle caméra est affichée à l’écran. Et puis il y a aussi un aspect visuel dans le choix du Joué : on ne voulait se retrouver sur le plateau avec un énième contrôleur ressemblant à une boîte à boutons rétro-éclairés. On a même conçu une boîte en bois qui se fixe sous le Joué pour cacher notre dispositif sans fil, car on a un intérêt pour l’objet lui-même, en plus des capacités techniques qu’il offre. 

©J. GASTON-RAOUL

Est-ce que ça a été compliqué techniquement d’adapter le Joué à cet usage ?

Le gros avantage c’est que les usages son, vidéo et lumière sont généralement affectables directement en MIDI. Les signaux envoyés à l’ordinateur par le Joué, convertis pour pouvoir être transmis sans fil, sont utilisés par plusieurs logiciels, dont QLab, qui centralise tout et permet de déclencher des effets en MIDI. La connexion entre le Joué et le logiciel est donc transparente, et il était facile d’affecter les actions sur les pads à tel ou tel effet. Pour la partie lumière, j’utilise le scaler du Joué que j’affecte sur les canaux MIDI de ma console lumière virtuelle. Tout cela, on pourrait le faire avec n’importe quel contrôleur MIDI, mais la particularité du Joué, c’est qu’il est capable de détecter automatiquement quel pad on pose dessus, je voudrais donc arriver à activer automatiquement différentes fonctionnalités, par exemple le lecteur vidéo, lorsqu’on pose un pad donné sur le Joué. Tout cela est assez technique, mais les possibilités offertes sont immenses.

« Pour nous, le gros avantage du Joué, c’est sa modularité. Cela permet d’ouvrir une infinité de possibilités » 

 

Le fait qu’il ne ressemble pas à un contrôleur MIDI typique a-t-il joué dans le choix de cet appareil plutôt qu’un autre ?

Quand je teste un produit, je prends en compte avant tout ses fonctionnalités, c’est ça qui vient en première instance. Mais dans le cas du Joué, c’est aussi un objet qui est destiné à être visible sur le plateau, donc le fait qu’il soit un objet noble, c’est sûr que ça compte. Les comédiens l’ont à la main, ils se baladent avec, c’est l’un des organes centraux de pilotage du spectacle, on a donc besoin de quelque chose qui soit à la fois fiable, modulable et joli ; or c’est le cas avec le Joué.

 

Du coup, est-ce que tu te vois déjà utiliser le Joué pour de futurs spectacles ? 

Il y a encore beaucoup de choses à faire, des aspects qui n’ont pas encore été explorés et que j’ai pu aborder dans mes discussions avec l’équipe de Joué – par exemple utiliser la surface du Joué comme une télécommande sur mesure pour plein d’autres logiciels, hors des fonctionnalités MIDI. Dans le cadre de mon utilisation du Joué, j’ai besoin d’échanger avec eux sur des problématiques techniques assez pointues, or ils sont très à l’écoute, et c’est formidable d’avoir quelqu’un en face de soi pour pouvoir échanger et faire des retours. 

©J. GASTON-RAOUL

Interview par Patrick Haour

 

« Et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois » est présenté du 15 au 22 novembre 2019 au Théâtre Romain Rolland de Villejuif, puis en janvier 2020 au Théâtre de Vanves et en mars au Théâtre des Sources à Fontenay-aux-Roses et au Collectif 12 à Mantes-la-Jolie. Si tout se passe bien, d’autres dates devraient suivre la saison prochaine.

lien de la billetterie : http://trr.fr/spectacles?et-cest-un-sentiment

Pictures ©J. GASTON-RAOUL